A Bruxelles, le vote négatif sur l’obligation d’étourdir les animaux d’élevage avant abattage a une portée politique bien plus large que l’objectif poursuivi par la proposition d’ordonnance déposée par mes deux colistiers Jonathan de Patoul et Ariane de Lobkowicz. Cela dit, sans jamais oublier les finalités poursuivies qui tiennent à l’obligation impérieuse qu’ont les humanistes de limiter autant que possible la souffrance des animaux que nous avons choisis d’élever pour notre consommation. Ne pas tout faire en la matière relève de la cruauté.

Au-delà, ce vote résonne comme une confirmation et signe la fin de certaines illusions. La politique bruxelloise est rongée par le clientélisme dont le communautarisme est un pur produit.

Finie l’illusion qui voyait la politique se construire à l’abri des influences religieuses et des croyances s’inspirant d’un intemporel qui échappe à l’entendement et à la science. C’est la raison que l’on fragilise pour flatter un électorat pris à témoin, voire en otage, par un sous-groupe d’activistes qui entend voir ses croyances rigoristes être non seulement respectées mais aussi disposer d’une emprise sur certaines règles communes qu’ils proclament essentielles à leurs yeux. Pour cela, ils en appellent à leur communauté, mobilisent la majorité silencieuse, les galvanisent en criant à l’injustice et à la discrimination. Qu’importe que le droit et la science fournissent moult arguments pour les faire taire, ils peuvent compter sur des cohortes de députés aux réflexes clientélistes. Demain, certaines normes ne seront plus le plus petit commun dénominateur qui fait consensus mais la règle de quelques-uns s’imposant à tous. La fin de l’illusion universaliste a pour corollaire une concurrence délétère et des tensions accrues entre pensée politique, convictions, croyances et dogmes. Un contexte dans lequel la science et la liberté d’expression ont bien des soucis à se faire.

Finie l’illusion qui consistait à voir la laïcité s’ériger en principe commun, fondateur du vivre-ensemble et de la cohésion sociale. Le principe est dévoyé, caricaturé, revisité dans la plus pure tradition politique belge qui voit souvent en une valeur cardinale un outil d’instrumentalisation. Reléguée au rang de culte ou de religion sans dieu, la laïcité est impuissante à prévenir l’archipellisation du tissu social déchiré par l’exacerbation des fractures sociales, religieuses, culturelles ou communautaires qui le parcourent. Tout espoir n’est cependant pas perdu, il nous reste à reporter notre action sur l’institutionnalisation du concept d’état neutre, sur le principe d’égalité de traitement et de respect des droits fondamentaux. De quoi faire son programme politique et rappeler que l’exercice d’un culte pourra toujours être limité par la loi lorsqu’il est question de répondre à des objectifs d’intérêt général ou protéger les droits et libertés d’autrui.

Finie aussi l’illusion politique constituée par DéFI, se réclamant avec force de la laïcité politique. Cette formation politique a beaucoup perdu en crédibilité pour préserver sa relation avec le PS bruxellois et permettre à certains de ses élus de répondre à leurs inclinations communautaristes ou identitaires. Comment justifier que seulement six de ses dix députés aient soutenu un texte qu’il a lui-même voulu? Rappelons que l’unanimité de DéFI aurait permis d’engager la région bruxelloise sur la voie de la « bien-traitance » animale, un chemin encore long et parsemé d’embûches. Aujourd’hui, DéFI est associé à des concessions sans précédent faites aux religieux. J’en veux pour preuve l’épineuse question de la neutralité des services publics.

Finie enfin l’illusion progressiste. La perspective d’un progrès constant servi par la raison et la science paraît plus problématique que jamais. Avec le vote sur l’étourdissement, Bruxelles vient de ressusciter le clivage religieux pourtant jauni par le temps. Ce que nous avons vécu, c’est la victoire d’une association entre islamistes, bigots, clientélistes et communautaristes flanqués de leurs idiots utiles toujours prompts à servir de marchepieds. Ce sont des associations et configurations similaires que nous retrouvons derrière les théories wokistes, intersectionnelles ou décolonialistes. Des théories neuves qui prennent le contrepied de la lutte contre les discriminations, l’antiracisme et le féminisme européens hérités de mouvements ancrés dans la seconde partie du XXe siècle. Une fracture idéologique mais aussi générationnelle qui nous mène droit au modèle de société anglo-saxon, étranger à notre culture et largement mis en échec dans les grandes villes étasuniennes ou britanniques. Après avoir consommé américain, nous devenons américains. Une évolution que nous devons à des mouvements souvent apparentés à la gauche radicale, au communisme et à l’anti-capitalisme friands de cancellisation. Un comble et une incohérence qui trahissent un défaut de conception qui me paraît mener à une impasse, facteur de grande instabilité.

Aujourd’hui, l’émergence d’une société bruxelloise exemplaire par son interculturalité, son métissage voire sa créolisation, est de plus en plus incertaine. Faut-il y renoncer? Aucunement. Jamais même. Face aux coups durs portés à l’universalisme et à la sécularisation de notre société, il faut redoubler de détermination et offrir une expression libre et forte à la laïcité en rassemblant ses authentiques défenseurs dans un même ensemble politique. C’est ce à quoi je m’emploie depuis des mois avec quelques amis. La diversité bruxelloise a un besoin urgent de laïcité et de neutralité pour réussir son projet de capitale. Une laïcité et une neutralité bénéfiques pour le pays tout entier.